Culture-Nature

Dogmatisme, ou lois naturelles ?

Un de mes meilleurs amis traversait le Sahara en camion. Soleil implacable, vent de sable, le voyage n’était pas une sinécure. Tout à coup son moteur commence à pécloter, comme on dit en Suisse. Fausses explosions, fumée noire, cliquetis inquiétant et nette baisse de la puissance. Il cherche un mécanicien capable de le réparer. Au premier village, il en trouve un qui paraît très respecté des indigènes. Il porte une blouse blanche. Lorsqu’il lui explique sa panne, l’homme lui dit que le mal vient d’un dangereux démon, qui se nourrit même de chair humaine. Il lui explique qu’il existe beaucoup de démons différents, et qu’il faut identifier le responsable. Mon ami ne comprend pas grand-chose à ses explications, mais il a très peur, car il croit aussi aux démons. Il n’ose pas poser de questions, car l’homme en blouse blanche semble très sûr de lui. Il lui confie donc son camion et lui donne une bonne somme d’argent, afin qu’il fasse tout son possible pour l’exorciser. L’autre récite alors toutes sortes d’incantations, injecte dans la culasse une potion magique de formule cabalistique et lui donne des pastilles blanches porte-bonheur à mettre régulièrement dans le réservoir.

Mon ami reprend alors sa traversée du désert, son moteur semble aller un peu mieux. La puissance diminue tout de même d’étape en étape. Au tout de quelques dizaines de kilomètres, il rencontre un autre mécanicien, lui aussi en blouse blanche. Celui-ci lui prend à son tour une bonne somme d’argent, prononce des incantations différentes, injecte une autre potion magique et lui donne de petites pastilles rouges. Mon ami reprend sa route. Le même épisode se reproduit plusieurs fois. À chaque coup, le moteur s’avère un peu moins performant.

Finalement, ce sont les circuits d’injection qui lâchent. Il fait venir d’urgence un autre mécanicien, spécialiste des pompes d’injection, qui lui dit que c’est courant, qu’au bout de tant de kilomètres dans le désert, un moteur sur deux lâche à cause de la chaleur, de la poussière de sable, des efforts exagérés pour monter les dunes et de l’importance des charges transportées. Un tuyau s’est bouché parce qu’il a certainement roulé trop vite et stressé sa machine. Mieux vaut laisser le camion et sa cargaison dans la décharge du coin et prendre un avion pour continuer la traversée. Mon ami se résout à cette triste solution. Malheureusement, son avion n’arrive pas à destination… Lui aussi a dû avoir une panne. Vraiment pas de chance.

Cette triste histoire n’est pas un conte macabre d’Edgar Poe ou de Benjamin Lacombe. C’est l’histoire que vous vivez vous-même et que vit chaque citoyen lambda dans les pays développés. Remplacez « ami » par « chacun », « camion » par « organisme », «Sahara » par « existence », « mécanicien » par médecin, « démon » par « agent pathogène », «potion magique par piqûre», « pastille » par pilule, « pompe d’injection » par « cœur » – vos devinez la suite – et vous aurez l’histoire classique d’une existence sur deux en Occident.

Vous trouvez que j’exagère ? Pas du tout : lorsque vous tombez malade, vous allez trouver un sorcier en blouse blanche que vous appelez médecin. La médecine ne parle plus de démons, mais elle n’a fait que déplacer le problème : pour elle, les bactéries et les virus sont autant d’êtres malfaisants, donc de démons, qui se nourrissent au dépens de nos organismes. Les cellules cancéreuses, encore pire : elles envahissent insidieusement votre corps – une forme de possession diabolique. Le vocabulaire est clair : l’agent pathogène = qui fait du mal = démoniaque est à la base de tous les raisonnements médicaux. Du professeur d’Université jusqu’à votre concierge, tous les moutons à deux pattes de la planète suivent les voies tracées par Pasteur.

À la moindre alerte, vous apportez votre argent – via la Sécurité Sociale – à votre sorcier traitant. Celui-ci vous énonce alors toutes sortes de formules et d’explications savantes auxquelles vous ne comprenez rien. Il vous injecte ou vous fait avaler tel produit miracle fabriqué par d’autres apprentis-sorciers, connus sous le nom d’industrie pharmaceutique. Vous non plus, vous n’osez pas lui poser trop de questions, surtout pas remettre son savoir en cause. Avec un peu de chance, votre état s’améliore, mais la prochaine panne ne se fait pas attendre. De diagnostic en diagnostic, votre organisme finit par s’essouffler. Tuyaux bouchés ou ou autres avatars, il ne vous reste bientôt qu’à prendre l’avion pour un Au-delà auquel vous risquez bien de ne jamais arriver. Les promesses des religions ne sont pas plus fiables que celles de la médecine.

Et pourtant, comment ne pas faire confiance à son médecin ? L’homme de l’art représente des siècles de recherche et des années d’études qui font tout le sérieux de la médecine. Des siècles de recherche : oui. Mais de quelles recherches ? Pas plus que le sorcier de mon conte macabre, le monde de la recherche médicale ne s’est intéressé sérieusement au carburant que nous mettons dans nos moteurs. Je ne vous l’avais pas dit : le camion de mon ami a fini à la casse tout bêtement parce qu’il s’est trompé de carburant. Quelqu’un l’avait convaincu que la gazoline raffinée était beaucoup plus efficace que le diesel. Du coup, il a repris son voyage en mettant de l’essence à haut indice d’octane dans son réservoir. Et tout a fini par griller.

Vous aussi, vous mettez dans votre réservoir des aliments raffinés, soigneusement cuisinés, convaincu que cela convient à ce véhicule qu’est votre corps. Tout est là pour vous en persuader : tous les habitants de la planète, à part quelques originaux, cuisinent leur nourriture. Toutes sortes de théoriciens se sont chargés de démontrer que la cuisson équivaut à une prédigestion, indispensable aux organes affaiblis de l’homme civilisé. Même ceux qui ont décidé, pour des raisons de mode ou de contestation, de manger cru, continuent à « crusiner ». Il n’est pas pensable que l’être humain puisse se nourrir comme les autres créatures, sans préparer les aliments pour les rendre plus agréables et plus digestes.

L’homme a un cerveau relativement plus gros que toutes les espèces animales. Il dispose d’une intelligence qui lui permet de s’affranchir des contraintes de la nature. L’une de ses plus belles conquêtes est l’art culinaire, part importante sinon fondamentale de la culture. La cuisine n’est-elle pas intrinsèquement liée à la condition humaine ? Rien ne paraît plus naturel pour l’homme que de cuire et assaisonner sa nourriture ? Mais alors, pourquoi tant de pathologies s’avèrent-elles, de découverte en découverte, liées aux aliments transformés...

La question clé, dans cette affaire, reste de savoir pour quel carburant notre moteur est construit. Donc pour quel type de nourriture notre organisme est programmé par sa génétique. Si tout marchait sans pannes, on pourrait s’en dispenser. Mais lorsqu’un moteur sur deux ne supporte pas la traversée du désert – du désert des sciences de l’homme – sans que les tuyaux se bouchent et ne signent notre arrêt de mort, il y a tout de même de quoi s’interroger. La chirurgie fait bien sûr des miracles. Elle vous remplace les valvules ou dilate vos artères à l’aide de petits ressorts, de sorte que vous pouvez survivre. Malheureusement avec une épée de Damoclès au-dessus du cœur : celle d’une récidive qui risque bien de vous emporter définitivement.

Mourir pour des tuyaux bouchés... Encore, si c’était exceptionnel, on pourrait en tenir pour responsable le démon de la fatalité. Mais c’est la moitié des bons citoyens des pays développés qui développent ce type de panne. Et il n’y a pas que les maladies cardio-vasculaires au menu. Diabètes, cancers, Alzheimer, Parkinson, sclérose en plaques, cirrhose du foie, toutes sortes de désordres directement liés à notre alimentation, qui raccourcissent notre espérance de vie – ou la remplacent par une espérance d’acharnement thérapeutique et de dépendance interminable. De quoi se dire qu’il y a quelque part un diabolus ex machina. Tous les efforts fournis jusqu’ici par les chercheurs, les cardiologues, les nutritionnistes, les diététiciens n’ont pas suffi pour nous exorciser. Peut-être ont-ils infléchi les statistiques, mais le problème est toujours là. Nous crevons majoritairement parce nos tuyaux se bouchent ou que nos fonctions vitales se dégradent prématurément.

Pourquoi ne déciderait-on pas une bonne fois de mettre toutes les cartes sur la table ? Et pourquoi pas sur celle de la cuisine... Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’est un ADN et que les différentes fonctions de l’organisme sont planifiées par nos gènes. On sait aussi que la majeure partie de notre génome est identique à celui des grands primates. Eux n’ont pas de maladies cardio-vasculaires, du moins lorsqu’ils vivent dans la nature. Serait-ce alors une loi naturelle à laquelle n’échappe pas l’être humain que de devoir manger comme le font les grands singes, et comme l’ont fait nos ancêtres d’avant l’invention de la charrue et de la poêle à frire ?

La poêle à frire… Une toute récente étude vient de montrer que la poêle à frire a un effet réducteur sur la longueur du pénis et la fertilité masculine. On attribue le mal au téflon, cette matière plastique qui évite depuis un demi-siècle que les fritures ne s’attachent et dont on soupçonne depuis peu qu’il pourrait être un perturbateur endocrinien. Là encore, comme dans l’immense majorité des études, la science focalise sur un facteur saillant, un élément nouveau autour duquel se sont développées certaines craintes : les perturbateurs endocriniens, un effet de mode comme un autre. Pendant ce temps, elle passe à côté de l’essentiel : le fait que la poêle à frire sert à faire frire les aliments. Les nuisances culinaires étant systématiquement sous-estimées, les statistiques font accuser le téflon, alors que tout bêtement les sujets qui utilisent des poêles en téflon consomment plus de fritures. Ce qu’on appelle un biais d’attribution.

Tout compte fait, on ne sait pas vraiment ce que sont les lois naturelles de l’alimentation humaine. On ne sait même pas très bien définir ce qu’est une loi naturelle en soi. Certains diront que l’homme est fait par nature pour dépasser les contraintes naturelles. Qu’il a philosophiquement, puisque son intelligence le lui permet, le droit de transformer la nature à son avantage. En fait, ces penseurs pourraient avoir raison : transformer nos aliments pour notre bien serait un progrès. Le hic est de savoir si c’est possible.

Existe-t-il des transformations qui œuvrent positivement pour notre santé ? Par exemple, est-il favorable d’ajouter du sel à la salade, dans l’idée de consommer plus de verdures ? Ou de « décrudir » les légumes (entendez, les cuire modérément) pour les rendre plus faciles à digérer ? Ou d’extraire des jus au lieu de consommer les végétaux par voie masticatoire ? L’extraction est certes utile pour les vieillards édentés qui sinon consommeraient trop peu de végétaux, mais est-elle bénéfique en soi, doit-on la recommander à des individus normaux ? Qu’en est-il de la kyrielle d’artifices sortis de la toque blanche ?

Je ne connais d’autre réponse à ces questions que l’expérience. Obstacle majeur : l’expérience à long terme. Parce que les tuyaux ne se bouchent pas en quelques repas. La plupart des désordres imputables au génie culinaire ne se manifestent qu’après des années. Des troubles immédiats auront été reconnus par nos ancêtres, comme par exemple la toxicité d’une omelette aux amanites phalloïdes. Les recettes fautives n’ont pu s’installer dans la tradition culinaire. Ainsi, ce n’est qu’après des années ou des décennies de consommation qu’il est possible de juger de la plupart des nuisances des préparations courantes.

Pire encore : comme tout le monde applique de semblables principes culinaires, il est extrêmement difficile de se faire une idée précise des nuisances de la cuisine. Blé cuit, riz cuit, maïs cuit, taro cuit, patate cuite, partout règnent les amidons cuits. Il manque un référentiel « zéro cuisine ». Les effets spécifiques des aliments cuisinés ne peuvent pas être mis en évidence par comparaison avec l’état naturel. Voilà pourquoi la médecine cherche systématiquement midi à quatorze heures. Il lui manque le groupe expérimental qui lui permettrait de savoir comment fonctionne un organisme en l’absence de cuisine. Elle ne peut matériellement pas faire autre chose que de planifier des statistiques, d’invoquer des boucs émissaires, des facteurs contingents pour expliquer les maladies, vu que le facteur culinaire est omniprésent.

Elle ignore par exemple que les bactéries et les virus n’ont aucune action pathogène dans in contexte alimentaire naturel. Du coup, elle considère ces êtres microscopiques comme autant de méchants démons, ne sachant pour quelle raison ils se retournent systématiquement contre leurs hôtes. Il en est de même pour toutes les maladies d’origine alimentaire.

Ne reste donc que l’expérience pour y voir clair. Une expérience bien difficile, vu qu’elle présuppose que les cobayes acceptent de manger sans aucun recours à la cuisine pendant un temps suffisant. La première chose à ressortir de l’observation, c’est que de tels candidats sont extrêmement rares. Il s’avère aussi difficile de se détacher des habitudes culinaires que de la dépendance à la drogue. Plus difficile, même, d’après plusieurs témoignages. On mange cuit depuis la plus tendre enfance, âge où le psychisme se laisse marquer très irréversiblement par les apprentissages, alors qu’on se drogue beaucoup plus tard. Et chaque prise alimentaire met en jeu les circuits de la récompense. À cet obstacle neurologique s’ajoute l’obstacle psychanalytique : rejeter la cuisine, c’est rejeter la mère. Plus les difficultés sociales. Il est très mal accepté que quelqu’un se nourrisse différemment, refuse le vin ou le café qu’on lui offre, ne partage pas le même menu.

On n’expérimente pas sur des hommes comme sur des souris. Faut-il alors admettre que l’expérimentation d’une alimentation « originelle » est hors de portée de la recherche scientifique telle qu’aujourd’hui conçue ? Il faudrait pour commencer qu’un quelconque chercheur émérite accepte d’ouvrir le débat : la cuisine est-elle une erreur en matière de détermination génétique ? Nos ancêtres ont inventé l’agriculture et les premières recettes il y a quelque dix mille ans, nous ont-ils par là embarqués dans une impasse ? Dans une voie qui allait avoir pour conséquences l’émergence et la multiplication de toutes sortes de maladies, d’une dépendance à la médecine, d’une explosion démographique, pour culminer dans une catastrophe écologique... Les enjeux sont tels qu’il ne serait pas outrancier de parler d’erreur fondamentale.

Le premier souci des nutritionnistes et des médecins devrait être de définir les lois naturelles de l’alimentation humaine et animale, celles qui garantissent le maintien des équilibres biologiques et écologiques individuels et planétaires. À commencer par admettre qu’il existe des lois naturelles, et par définir ce que serait une loi naturelle. La définition tombe sous le sens : un loi naturelle énonce une règle de comportement tel que si l’on y déroge apparaissent des dysfonctionnements ou des altérations des processus vitaux.

On peut s’attendre à ce qu’il existe toute une plage de comportements possibles qui garantissent une santé et une efficience optimale des organismes et de l’environnement. Les lois de l’Évolution ont eu des millions d’années pour mettre en place une harmonie fonctionnelle des organismes et plus largement de la biocénose, aussi bien au niveau interne des fonctions vitales, qu’au niveau écologique. La sélection naturelle conduit automatiquement à cet optimum et la prédation en est le principal mécanisme. Les lignées les plus faibles ont statistiquement moins de chances de se reproduire, de sortent que l’ADN ne peut que progresser au cours du temps. Seuls les cataclysmes peuvent briser cette ligne évolutive et l’obliger à reprendre une direction nouvelle, comme ce fut le cas lors du passage des dinosaures aux mammifères.

Il est vrai que la prédation pose un problème en terme d’harmonie vitale : le danger, la souffrance, la mort brutale feraient-ils partie du destin des êtres vivants ? Donc des lois naturelles ? L’anthropomorphisme nous conduit à penser que la proie connaît une souffrance égale à celle que nous ressentirions à sa place. Ce n’est pas forcément vrai : lorsqu’on observe la souris au moment de sa capture par le chat, elle semble dans un état de prostration qui rappelle par exemple celui des parturiantes. Comme si un voile masquait pendant un instant la douleur, sans empêcher pour autant les manifestations comme les cris ou les complaintes. Ces extériorisations ont sans doute pour but d’attirer l’aide d’autres individus, mais ne correspondent pas nécessairement aux ressentis internes tels qu’on les imagine. Je me souviens d’avoir été frappé lors d’un accouchement par le contraste inattendu entre les heures de gémissements de la maman, évoquant les pires souffrances, et le bonheur épanoui, balayant en un tournemain le souvenir des heures précédentes comme si elles n’avaient pas existé, au moment de la sortie du bébé.

Le même phénomène se produit au moment d’un accident : aussi graves que soient les blessures, la douleur est comme oblitérée par un effet de surprise. Le cerveau ne transmet par l’information lorsqu’elle est inutile. Il faut un certain temps d’attente pour que les plaies deviennent douloureuses, et encore : en l’absence de troubles du système immunitaire induits par l’alimentation conventionnelle, la douleur reste minime, voire nulle. Elle se manifeste seulement si l’on perturbe la cicatrisation par un positionnement malencontreux. Le blessé trouve toujours une position dite « antalgique », telle que la douleur disparaît.

Là encore survient la question du référentiel zéro-cuisine. Les animaux domestiques nourris d’aliments dénaturés (déchets de pain, de table, croquettes et Cie) geignent à l’égal des humains, d’où l’on déduit que la souffrance fait partie de la création, sans doute un raté du Bon Dieu. Mais qu’en est-il des animaux sauvages encore non contaminés par les sous-produits de la civilisation ? Je me souviens du long manège d’un renard autour d’une zone herbeuse grillagée protégeant un élevage extensif de lapins.  On apercevait aux jumelles les sections des tibias de ses deux pattes arrières, sans doute arrachées par un piège. Pourtant, il partait à la chasse sans donner le moindre signe de souffrance.

Le stéréotype « prédation = souffrance » doit donc être repris à la base. Et qu’en est-il de l’équation « prédation = danger » ? L’être humain est capable, grâce à son intelligence, de prévenir les dangers. Il le serait encore bien davantage s’il disposait de facultés extrasensorielles. Le Dr Abrezol, qui introduisait la sophrologie en Suisse, racontait dans ses séminaires ses expériences en Amazonie. Les indigènes qui lui servaient de guides semblaient connaître à l’avance l’emplacement d’un serpent ou d’un caïman, même en pleine nuit dans la jungle ou sur une pirogue. Cela leur paraissait tout à fait naturel, et ne pouvait s’expliquer que par l’extrasensoriel. Pour autant que le développement de facultés extrasensorielles soit un processus naturel, la notion de danger serait elle aussi une production culinaire. À cela s’ajoute le fait que l’être humain n’entre pas dans les schémas déclencheurs des grands prédateurs. Ni le requin, ni le tigre ne sont programmés pour la chasse à l’homme.

L’harmonie vitale n’est donc pas incompatible avec les lois naturelles de la prédation et de la sélection. Le critère principal reste cependant l’absence de maladies. Le retour aux lois naturelles que respectent tous les animaux de la Création semble résoudre le problème. Les expériences personnelles de tous ceux qui ont pratiqué l’instinctothérapie convergent sur ce point : toute la nosographie semble s’évanouir en même temps que l’on s’éloigne des habitudes culinaires. Les découvertes scientifiques réalisées dans les dernières décennies vont exactement dans le même sens. Les régimes partiellement naturels, comme le régime méditerranéen ou le régime d’Okinawa, s’inscrivent dans la même convergence.

Toutefois, l’expérience de l’instinctothérapie montre qu’il suffit de relativement petites dérogations aux règles de l’alimentation naturelle pour faire apparaître les premiers troubles. Le symptôme le plus visible est celui de la tendance inflammatoire. Un seul aliment cuit ou assaisonné parmi les autres suffit à ramener dans la plupart des cas les symptômes classiques de l’inflammation. Égratignure, coupure, contusion, fracture, s’entourent aussitôt, quoique plus modérément que dans le contexte culinaire, de signes inflammatoires ou infectieux tels que rougeur, sensibilité, douleur, œdème, suppuration.

Les symptômes inflammatoires sont directement liés à l’activité du système immunitaire. Vu qu’ils restent minimes dans le cadre de l’instincto, on doit les considérer comme résultant des dérogations aux lois naturelles. Ils n’appartiennent pas à l’état normal de l’organisme, mais témoignent d’une hyperactivité du système immunitaire. Or, toute hyperactivité immunitaire est pernicieuse, car elle ouvre la voie aux pathologies auto-immunes et au vieillissement prématuré des organes. Les tuyaux bouchés de notre conte macabre en sont un cas particulier : les macrophages, agents du système immunitaire chargés de nettoyer les parois artérielles, succombent aux matières qu’ils sont censés évacuer, ils se décomposent et forment avec ces matières des masses collantes qui finissent par bloquer le passage. On sait aujourd’hui que ces matières proviennent directement des dénaturations moléculaires provoquées par la préparation culinaire. Le système prévu par la nature pour nettoyer les artères finit par être la cause de la panne la plus stupide que puisse présenter un organisme.

La première règle de santé consiste donc à éviter toute cause de désordre immunitaire. Or, l’expérience montre que le simple fait d’écraser un légume ou un fruit, de consommer deux aliments mélangés, d’extraire un jus, d’assaisonner ou de décrudir un végétal, de consommer du lait animal ou autres dérogations d’apparence minimes suffisent bien souvent à faire réapparaître la tendance inflammatoire et infectieuse. Il suffit de beaucoup moins qu’on ne l’imagine ordinairement pour désorganiser l’activité immunitaire, seule garante d’une santé et d’une longévité naturelles. Une telle fragilité étonne, mais il est vrai que dans le contexte culinaire, la tendance inflammatoire et infectieuse est de règle. Le dentiste qui extrait une dent, le chirurgien qui répare une lésion, prescrivent automatiquement un anesthésiant et des antibiotiques. Mais nous sommes là dans le référentiel culinaire. Dans le référentiel zéro-cuisine, il n’y a jamais ni inflammation ni infection. Cela découle directement de la pression de sélection, et confirme que les organismes humain comme animal ne sont pas adaptés à une alimentation transformée.

À cela s’ajoute encore la question de la régulation instinctive des prises alimentaires. L’expérience montre qu’il suffit de pousser les rations tant soit peu au-delà des signes sensoriels chargés de les limiter, tels les changements d’odeur et de saveur des aliments, ou les sensations de réplétion, pour faire réapparaître la tendance inflammatoire dans les heures ou les jours qui suivent. La surcharge alimentaire se traduit donc par un désordre immunitaire. Or, l’expérience montre que ces signaux sensoriels sont désorganisés par la transformation des aliments. Ils sont manifestement adaptés génétiquement aux aliments bruts et n’ont pas pu s’adapter aux aliments cuisinés. La cuisine est de loin trop récente pour qu’une telle adaptation ait pu se réaliser.

De plus, ces variations sensorielles deviennent floues, voire inexistantes, dès que l’équilibre nutritionnel est altéré, notamment en cas de surcharge. Il se produit là un véritable cercle vicieux : une dérogation perturbe le fonctionnement de la régulation sensorielle, il est aussitôt plus difficile de s’équilibrer correctement, le surcroît de déséquilibre amène à forcer encore plus les rations, et l’on se retrouve vite au fond du saladier ou de la casserole. Tout se passe un peu comme si l’on marchait sur le fil d’une arête : dès que l’on commence à se déséquilibrer, le dérapage est incontrôlable et on se retrouve vite au bas de la pente. Les troubles digestifs provoquent une fausse sensation de faim. Une discipline stricte est donc nécessaire si l’on veut ne pas lutter constamment contre les tentations et obtenir les résultats escomptés en termes de santé.

Cette conjoncture est apparue clairement lors d’une anecdote qui a marqué l’histoire de l’intinctothérapie à la fin des années 80 : un certain Dr Fradin s’est d’abord enthousiasmé pour la théorie. Il a aussitôt introduit la méthode dans ses consultations. Son cabinet s’est aussitôt vidé, cela pour deux raisons : soit que les patients guérissaient trop vite, soit qu’ils préfèrent changer de médecin plutôt que de changer d’alimentation. J’alors invité le Dr Fradin à Montramé afin de faire bénéficier les curistes de ses conseils éclairés. Mauvaise surprise : une facture d’honoraires de 20000FF par jour, de sorte qu’il n’a pas été possible de poursuivre cette collaboration. Il s’est alors établi à son compte en proposant un régime dit hypotoxique, autorisant les aliments « décrudis ». Un conseil d’entreprise lui a pronostiqué une clientèle de 80000 personnes au bout de l’année. Il s’en est pris au soi-disant dogmatisme de l’instinctothérapie, clamant partout qu’une discipline trop stricte pouvait être nocive sur le plan psychologique comme sur le plan rénal et hépatique. De nombreux instinctos se sont alors lancés dans le « décrudi », convaincus de se faire le plus grand bien sans s’astreindre à une discipline aussi stricte. Tous en ont constaté les effets négatifs, mais aucun n’a été capable, même parmi ceux qui en manifestaient la volonté, de reprendre l’instincto dans les règles.

Il est vrai qu’une discipline stricte en matière d’alimentation peut faire figure de dogmatisme. Le contexte culinaire est tellement éloigné de l’équilibration nutritionnelle naturelle, qu’il est difficile de croire que de légères dérogations puissent avoir des conséquences. Les faits démontrent pourtant qu’il en est ainsi. Lorsqu’on se rapproche du fonctionnement naturel de l’organisme, les troubles induits par les aliments transformés apparaissent beaucoup plus nettement. Ils sont sinon noyés dans un désordre organique général. De plus, l’alimentation ordinaire est à ce point éloignée des critères d’une alimentation naturelle que les dérogations apparaissent comme relativement minimes. Seule l’observation de leurs effets dans le contexte d’un alimentation 100 % naturelle permet d’en évaluer les conséquences, à commencer par la tendance inflammatoire.

Il y a là une sorte d’illusion d’optique, qui fait que l’on mesure mal la gravité des nuisances. De quoi faciliter la tâche aux détracteurs de l’instincto qui, aujourd’hui comme autrefois, jouent sur un prétendu dogmatisme et font valoir les bienfaits de la liberté du plaisir. Ils oublient que la nature a des règles. Ils n’ont aucune idée de la précision de ces règles. On ne va pas dire non plus à un garagiste qu’il est dogmatique s’il insiste sur l’utilisation du bon carburant et sur le bon réglage du carburateur.

C’est aussi ignorer que le plaisir aux aliments non transformés est de loin supérieur aux meilleurs plaisirs culinaires. Y accéder nécessite cependant deux conditions : disposer d’aliments cultivés dans les règles de la nature, en particulier sans engrais dénaturés par la chaleur, de manière qu’ils présentent toutes les caractéristiques de saveur et de valeur nutritionnelle attendues par l’organisme ; et se trouver dans un équilibre nutritionnel optimal, de manière que l’instinct, qui se manifeste justement par l’attraction sensorielle et par le plaisir, puisse fonctionner avec toute l’amplitude qui doit être la sienne. La soi-disant liberté du plaisir culinaire se solde par la perte du plaisir naturel.

Le plaisir obtenu par l’artifice ne constitue qu’une illusion au regard de ce que nous offre la nature… Il ne s’agit pas là d’un dogme, mais d’un fait d’observation.

 

 

 

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Guy-Claude Burger

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