Culture-Nature

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CULTURE – NATURE …?

C’est là un concept révolutionnaire, qui ne se comprend que par contraste avec son inverse : Nature-Culture.

Nature-Culture, c’était le grand leitmotiv de l’ethnologie et de la philosophie du siècle passé… Le fameux dilemme Nature-Culture, qui opposait les bienfaits de la Culture aux affres de la Nature, et ne chantait que les vertus  du Progrès avec P majuscule.

Justement, parlons un peu du  Progrès... Nos grand-pères, bien que fascinés par la technologie, ont eu sans doute un sentiment diffus de danger – l’intuition qu’ils se lançaient dans une aventure du style d’Icare, qui voulut trop s’approcher du soleil mais se brûla les ailes et fit une chute vertigineuse.

On peut retrouver ce malaise  dans les levées de boucliers qui ont accueilli la plupart des innovations : le chemin de fer... la télévision... même le stylo à billes... les bouteilles en plastique… Peut-être aussi dans la façon d’idéaliser le « Progrès », de le présenter comme un incontournable, intrinsèquement lié au destin de l’homme (peut-être une façon d’esquiver la remise en cause qui aurait dû s’imposer). On le retrouve aussi dans le grand stéréotype du « bon vieux temps », qui remonte manifestement à une période plus ancienne que l’industrialisation...

Ces intuitions sont hélas restées lettre morte. Le progrès s’est emballé tel une machine infernale que nous ne savons plus contrôler. Le mythe d’Icare s’actualise aujourd’hui à grande échelle – et à grande vitesse : l’humanité, éblouie depuis quelques siècles par les prouesses de la Science et de l’Industrie, a voulu voler trop haut ; elle s’approche maintenant d’un désastre écologique de grande envergure, aussi grave que celui qui marqua la fin des dinosaures. Nous risquons de payer très cher des « avancées » qui ne nous ont même pas véritablement rendus heureux.

Le dilemme classique Nature-Culture, c’était l’hymne aux beautés de la culture, avec en contrepoint une lutte sans merci contre les éléments naturels. La Culture était l’amie, et la Nature l’ennemie. Il fallait se protéger contre les éléments, exploiter les ressources, inventer toutes sortes de gadgets pour rendre la vie plus sûre et plus agréable. Pousser les rendements au maximum pour nourrir un maximum de population.

Personne ne parlait de pollution. Les fumées et les effluents disparaissaient dans les masses infinies de l’atmosphère, de la terre et des océans. Il y avait place sur la Planète pour une infinité d’individus et pour toutes les inventions possibles.

Quel temps merveilleux... le soleil dardait innocemment ses rayons dans un ciel bleu profond, la lune et les étoiles ne portaient pas le voile; les lacs et les rivières sentaient encore bon, pullulaient de poissons et de crustacés ; on voyait partout des champignons dans les forêts, des chevreuils, des biches, des oiseaux à profusion. Des coccinelles, des fleurs dans les prairies, des abeilles qui butinaient sans s’empoisonner...

On pouvait jouir de tout sans limite, multiplier les monocultures, construire toujours plus grand et plus confortable, rouler chaque année plus vite, faire des bébés à tour de bras, sans le moindre souci de démographie ni d’environnement...

Et voilà que soudain, en 1972, quelques scientifiques vétilleux réunis à Rome commençaient à nous dire que le temps de l’insouciance arrivait à  terme. Que la planète ne mesurait tout à coup plus que 12000 km de diamètre. Que la mince couche que nous habitons et que nous respirons souffrait gravement de nos déjections en tous genres.

On commençait à parler de couche d’ozone, de gaz à effet de serre, de surpopulation, d’érosion des sols, d’espèces en voie de disparition, de réchauffement climatique, de catastrophe écologique irréversible… Un discours qualifié par certains d’apocalyptique – sans  doute pour mieux se boucher les oreilles.

Les scientifiques étaient 1700, lors de la première Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques en 1992, à tirer la sonnette d'alarme. Ils sont aujourd’hui 15000 [http://lemde.fr/2BRyosN] et tiennent un discours de plus en plus alarmant. Les choses sont loin de s’être arrangées dans l’intervalle.

Les mesures de protection convenues lors des congrès qui se succèdent semblent faire chaque fois long feu. Moyennant l’évolution démographique et l’élévation du niveau moyen de vie, elles se sont soldées par une aggravation générale des émissions de gaz à effet de serre ; par une aggravation de la pollution de l’atmosphère et des océans ; par une aggravation de la dégradation des terres et par une destruction record de la bio-diversité, aujourd’hui mille fois plus rapide que dans les conditions normales.

Il y a bien eu quelques efforts ponctuels, mais tristement minoritaires, et suivis de peu d’effet. Le bilan général est resté largement négatif. Tout récemment, l’Allemagne elle-même, pourtant à la tête du mouvement écologique, n’a pas été capable de tenir ses engagements. Les pays en voie de « développement » réclament le droit aux même sévices écologiques que ceux qui ont présidé à l’essor économique des pays développés. Les États Unis, qui sont, eux, à la tête des pays pollueurs, se sont désolidarisés.

Et tous les indicateurs laissent craindre que rien ne soit capable de bloquer la spirale infernale qui nous emporte malgré nous. Les solutions dites renouvelables ne font souvent que déplacer les problèmes environnementaux, voire les aggraver par l’introduction de nouvelles pollutions, ou par effet rebond. Il reste bien peu de chances pour que les singes fous qui surpeuplent la planète décident sérieusement d’arrêter le massacre.

Alors... que faire ?

C’est simple : si les méthodes utilisées jusqu’ici ont échoué, il faut en chercher d’autres !

Lorsque la médecine n’arrive pas à guérir un malade, la meilleure solution consiste à rechercher les causes de la maladie. Et pas seulement les causes apparentes, comme la présence d’un microbe, d’un virus ou d’un autre facteur accidentel, mais la cause première –  celle qu’Hippocrate appelait la cause des causes : celle qui est à la base du processus morbide, qui en a mis les mécanismes en œuvre, et sans laquelle il ne se serait pas développé. Celle aussi qu’il suffit d’écarter pour que ces mécanismes rentrent dans l’ordre. Il est toujours plus efficace de supprimer les causes que de soigner les symptômes.

Aujourd’hui, la planète Terre est malade, elle est atteinte d’un cancer qui la ronge de plus en plus gravement, et ce cancer se nomme « humanité ». Tout le monde le sait et tout le monde le répète.

Mais pourquoi notre espèce, censée couronner toute l’évolution, dotée d’une  intelligence à nulle autre pareille, en vient-elle à détruire systématiquement son propre biotope ?

On peut accuser l’égoïsme, la cupidité, l’indifférence, énumérer tous les défauts possibles de l’être humain. Cela ne résoudra pas le problème à la base. C’est plutôt une manière de jeter le manche après la cognée : l’homme serait un raté de la création, ses tendances archaïques le pousseraient par nature à faire mille bêtises, au point de détruire l’environnement dont il a besoin pour vivre.  

Ce n’est pas en s’arrêtant sur un sinistre constat de cet ordre que l’on va changer la manière de fonctionner des gens –  les envies d’argent,   de facilités,   de gadgets,  de ripailles, de voitures surpuissantes… On n’arrêtera pas le consumérisme en culpabilisant les consommateurs. Il faut chercher les causes de la consommation telle qu’on la connaît aujourd’hui. Mieux : les causes des causes du consumérisme :

– Se demander  pourquoi  la société de consommation est devenue, à l’échelle planétaire, un prédateur suicidaire ?

– Pourquoi le psychisme humain tel que nous le connaissons fonctionne sur ce mode pathogène ?

– Quelles sont les causes psychodynamiques profondes de l’égocentrisme, de l’avidité, de l'indifférence aux beautés de la nature et au bien-être des autres ?

– Ces défauts appartiennent-ils à la nature humaine, ou sont-ils des conséquences de la culture ?

– Et pourquoi le Progrès exerce-t-il une fascination sur les esprits, au point d’en oublier les conditions de survie des corps ?

Là vient un point essentiel du raisonnement : le fonctionnement de l’esprit dépend des multiples apprentissages que traverse l’enfant.

Nos conditionnements, nos tendances, nos attirances, nos répulsions, nos inhibitions dépendent dans une très large mesure de ce que nous avons vécu dans nos jeunes années.

Or, ce que nous y avons vécu et enregistré, a été très largement déterminé par la culture, à travers le discours et l’exemple de nos parents, de nos professeurs, de nos amis, eux-mêmes conditionnés par toutes sortes de sentences, de règles de conduite et d’habitudes transmises de génération en génération. Influencés aussi par la publicité, par les médias, par les penseurs du système. Au point qu’on ne sait plus exactement ce qu’est la NATURE HUMAINE.

Au bout du compte, nous sommes confrontés à un terrible dilemme : ou bien l’homme est programmé génétiquement de manière qu’il en vient automatiquement à détruire son environnement ; ou bien nous sommes victimes de certaines erreurs de culture qui développent en nous une avidité et un égocentrisme pathologiques, qui nous amènent à détruire nos sources de vie.

C’est précisément là que s’articule le dilemme Culture-Nature !

Juste à l’inverse du dilemme nature-culture (qui diabolisait la nature et encensait la culture), il s’agit cette fois de mettre en cause la culture, en particulier notre culture occidentale qui est en train de contaminer la planète entière.

Il s’agit de la radiographier jusqu’à la moelle, d’en reconsidérer les bases et de la transformer de sorte qu’elle forme des êtres portés spontanément à respecter la nature plus qu’à faire valoir leurs propres égoïsmes. C’est à ce prix que les forces réunies de milliards d’individus pourront converger vers un véritable renouveau écologique.

Toutes les mesures prises de l’extérieur, sous forme de recommandations, d’interdictions, de sanctions, n’auront guère d’écho à long terme si le fonctionnement psychique des milliards d’individus que nous sommes reste ce qu’il est. Les forces en présence sont gigantesques : toute l’économie, toute la tradition, toutes les habitudes, tous les conditionnements individuels, toutes les structures sociales et politiques...

Par surcroît, tout effort écologique bute sur le grand stéréotype : « J’m’y mettrai quand les autres s'y seront mis... »

En revanche, si l’on parvient à comprendre – et à faire comprendre :

D’où provient ce fonctionnement psychique qui finit par nous faire détruire la planète ?
Quelles sont les causes premières de l’égoïsme, de l’avidité, de la paranoïa qui nous fait croire que tout est possible,

Pourquoi les intérêts personnels passent quasi systématiquement avant la sauvegarde de la Planète et avant le souci des générations futures,

Là, une prise de conscience générale pourrait changer la donne.

Utopique ? Peut-être... mais face au danger, il faut chercher tous azimuts, même du côté de l’utopie. Car rien ne dit que nous ne trouverons pas là les clés qui nous manquent.

La notion d’utopie agit comme un tabou, elle nous interdit de nous poser certaines questions. Elle recouvre donc un champ d’exploration systématiquement occulté, où l’on a finalement plus de chances de trouver des solutions que dans les sentiers battus.

Il en va de même pour d’autres tabous, comme les tabous sexuels, qui nous empêchent de remettre en cause la morale, alors même que celle-ci conditionne la structuration psychique et donc la plupart des comportements.

De même pour les tabous qui entourent l’art culinaire et nous empêchent de mettre en cause l’alimentation traditionnelle, alors que celle-ci conditionne directement les orientations de l’agriculture, premier facteur du désastre écologique.

 

Ces questions, pourtant fondam6entales quant à l’avenir de l’humanité, à commencer par l’avenir de nos enfants, n’ont pas été explorées sérieusement jusqu’à ce jour, ni par les tenants de l’industrie, ni par les tenants de l’écologie.  Ni même par les tenants de la psychologie, de la psychanalyse, du cognitivisme... Car rien n’est plus difficile que de se remettre en cause soi-même.

Elles constituent néanmoins les axes principaux autour desquels peut s’articuler une solution concrète du problème écologique.

Voilà ce que nous propose le dilemme CULTURE-NATURE : chercher dans les erreurs possibles de notre culture les causes premières qui altèrent nos psychismes et nous amènent malgré nous à détruire la nature. Cela sur la base d’un pari – pas forcément perdu d’avance : que la nature humaine, telle qu’elle est programmée génétiquement, ne condamne pas notre espèce au suicide écologique.

Tout doit être repensé à la base, dans tous les domaines, et dans le cadre d’une recherche systématique. Puis, dans un deuxième temps, il s’agira de faire connaître les résultats obtenus, de chercher comment faire prendre conscience aux grands nombres des causes génératrices de la situation actuelle et des changements qui s’imposent.

 

Les grands nombres ne sont pas forcément aussi stupides que certains ne voudraient le croire. Le nœud est plutôt dans le fait que les valeurs que la culture actuelle impose à l’individu sont contraires à ses instincts premiers. Elles n’ont pas de résonance avec les intuitions profondes de l’être humain. L’apparente bêtise des masses traduit finalement dans une large mesure une résistance instinctive aux mensonges du « système ».

Reste à prier pour que cette prise de conscience, qui risque bien de bouleverser le système de valeurs auquel le monde est attaché –  comme Prométhée à son rocher – puisse être assez claire et profonde pour renverser la vapeur, avant que les zélateurs de l’apocalypse ne puissent dire à St Pierre qu’ils ont eu raison…