Culture-Nature

Rapport entre ce que nous enseigne Jérôme Bosch et l’histoire d’Harry Potter

Une question de Françoise : Dans Harry Potter, on parle aussi de facultés « magiques ». Est-ce que vous voyez un rapport entre ce que nous enseigne Jérôme Bosch et l’histoire d’Harry Potter ?


Premier rapport : les deux œuvres ont défrayé la chronique. Elles répondent à quelque chose de profond dans l’inconscient des amateurs de peintures ou de romans. Ou du public en général, lorsqu’on pense au succès de l’œuvre de J.K. Rowling, Son succès ne s’explique pas par des qualités de style ou de forme particulières, mais beaucoup plus parce que le citoyen lambda « vibre » avec le contenu. La notoriété du Jardin des Délices, sachant qu’apparemment personne n’en a saisi la signification, doit aussi tenir à une résonance inconsciente.


Quel est le principal dénominateur commun entre ces deux œuvres apparemment situées aux antipodes de l’art et de la culture ? Toutes deux nous disent qu’il existe quelque chose d’autre que la matière. Dans Harry Potter, il s’agit de magiciens en devenir, qui doivent apprendre dans leur école secrète l’art de la baguette et du manche à balai. Dans le Jardin des Délices, il s’agit d’une initiation aux chemins qui mènent aux facultés transcendantes.


La passion du public peut alors s’expliquer par le fait que chacun aspire à développer ces « pouvoirs », et y échoue dans la majorité des cas. Une œuvre qui témoigne de cette possibilité représente alors une sorte de rédemption, un espoir d’acquérir, ou plutôt de reconquérir des facultés qui font tout simplement partie de l’état naturel. Une compensation aux sentiments incontrôlables de frustration qu’induit leur atrophie.


Bosch nous dépeint l’innocence comme condition première de ce processus. Dans Harry Potter, ce sont également les élèves les plus innocents, la classe des Gryffondor, au contraire de la classe des Serpentard, qui progressent au mieux sur cette voie. Voilà qui correspond à ce que montre l’expérience : c’est dans une attitude d’innocence intérieure, d’interrogation et surtout pas d’Ego, que ces facultés ont fait leurs plus belles apparitions dans le cadre de la métapsychanalyse.


Les deux œuvres diffèrent apparemment sur un point essentiel : chez Bosch, c’est l’Éros qui se place à l’origine de l’initiation, en tant que source d’une énergie représentée par les nombreux fruits ou sphérules rouges et bleus. Dans Harry Potter, la notion d’énergie est aussi présente, symbolisée par le Vif d’Or, qu’il s’agit d’attraper lors de tournois mémorables.


On y trouve aussi quelques allusions à la dynamique triangulaire : Harry est amoureux de Ginny, la sœur de Ron, qui supporte mal leur attraction. Mais cela ne va guère loin, du moins dans les films. Rien ne laisse entrevoir que l’amour devrait être la source des facultés magiques. Tout semble être entre les mains des professeurs de Poudlard, dont les faiblesses et intrigues dérisoires constituent plutôt une critique du système éducatif ordinaire. Peut-être la chose est-elle abordée différemment dans les livres ?


On y trouve aussi la notion d’élu : Harry a les faveurs du destin, en contraste avec sa situation familiale déplorable. Il accède aux potions magiques plus vite que ne le lui permettraient les cours. Dès le départ, la magie est pour lui une manière d’échapper à l’antre familial, à l’opposé du fils à papa traditionnel qui s’empiffre et éclate de bêtise. On trouve chez Bosch aussi cette critique acerbe de la famille, dénoncée sans ménagement dans son Char de Foin.


Nous vivons dans un monde où se côtoient dans un conflit permanent, plus ou moins ouvert suivant les temps de l’histoire, d’une part les religions, et d’autre part le matérialisme, qui se veut non religieux mais occupe dans les esprits une place digne d’une religion : les scientifiques et tous les rationalistes à leur suite ont foi dans les lois de la matière. Et pas seulement dans le sens qu’on peut en attendre une fiabilité dûment vérifiable, mais dans celui qu’on en espère inconsciemment une sorte d’accomplissement – ce que les religions appellent par exemple le salut.


Ce dispositif laisse pourtant les protagonistes sur leur faim : chacun pressent qu’il devrait y avoir autre chose que cette alternative entre la foi dans un Dieu le Père qui honore rarement ses rendez-vous, et une science qui mène l’humanité à une catastrophe écologique avec toutes ses laideurs, à un Enfer sur terre plutôt qu’à un Jardin des Délices débouchant sur un paradis terrestre. Un manque lancinant traverse les coeurs, et même si l’on n’est pas encore capable de le cerner par des mots ou des ressentis précis, un sentiment de frustration mine nos inconscients.
C’est à ce sentiment de frustration, d’une puissance égale à son enjeu existentiel, que des œuvres « rédemptrices » comme le sont les triptyques impressionnants de Jérôme Bosch les gros volumes de Mme Rowling doivent leur pérennité et leur succès.


Le genèse d’œuvres de ce type, révélant au monde des secrets fondamentaux dont les clés sont perdues depuis des millénaires, s’explique également par ce type de résonances. L’artiste, au moment où il crée un tableau ou une histoire, voit à chaque instant plusieurs cheminements possibles. Il a le choix entre tel motif pictural, ou tel virage de l’intrigue. Certains de ces motifs, issus de l’imagination ordinaire, ne correspondent à rien de profond. D’autres, provenant d’une inspiration plus authentique, résonnent au contraire avec les aspirations inconscientes. Et celles-ci vont pour la plupart dans le sens de la réhabilitation de l’Éros originel et de ses enjeux transcendants. Le créateur choisit alors automatiquement la voie qui correspond à ses savoirs inconscients, même s’il est incapable de les formuler avec des mots.


C’est ainsi que se définit la « mythogenèse ». Les mythes, les œuvres d’art, peintures, romans, films se créent en permanence à partir de ces mécanismes inconscients, en tant que tentatives de réhabilitation de la fonction primordiale de l’Amour, y compris de l’amour physique. Ils sont d’une part les signes d’une perte essentielle qui caractérise la culture et que la Genèse nous retrace comme étant le péché originel, et en même temps des tentatives de rédemption, visant à rétablir les fonctions spirituelles naturelles que ni la religion, ni la déesse Science ne sont parvenues à nous restituer.

N.B.: Pour ceux qui s'intéressent soit à Harry Potter soit à la mythogenèse, je projette d'écrire un livre (un e-book pour être à la mode) expliquant point par point la symbolique du roman en termes de méta.

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Guy-Claude Burger

Guy-Claude Burger


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